Le visage hideux du jeu

Cet article provient de l’archive de janvier 2005. Bien que tout effort ait été pris pour assurer la précision de l’information présenté, veuillez noter que certaines informations pourraient être hors date.

Personne ne sait combien de joueurs compulsifs s’enlèvent la vie au Canada. Le Conseil canadien de la sécurité estime toutefois qu'il y a quelque 200 suicides chaque année. Pour chaque joueur qui se suicide, cinq autres risquent de s’infliger des blessures pouvant nécessiter une hospitalisation. On associe également la dépendance au jeu à une foule d’autres problèmes personnels et sociaux graves, tels que la faillite, l’éclatement de la famille, la violence familiale, l’agression, la fraude, le vol, voire l’itinérance.

Si les activités de jeu permettent aux gouvernements d’engranger annuellement près de 13 milliards de dollars à l’échelle nationale, on ne peut accoler de chiffres aux coûts associés à la dépendance au jeu. On peut toutefois en quantifier les coûts, y compris ceux au niveau des soins médicaux, du maintien de l’ordre, des tribunaux, des prisons, de l’aide sociale et des pertes commerciales. En revanche, aucun chiffre ne peut décrire l’effet dévastateur que le jeu pathologique peut avoir sur la vie des gens.

Les risques de suicide

Il est ressorti d’une étude réalisée en Nouvelle-Écosse et rendue publique en octobre 2004, que le jeu était un facteur en cause dans 6,3 % des suicides. Dans cette province, les agents responsables des enquêtes sur les suicides sont tenus de poser des questions ayant trait à tout problème de jeu.

Dans les autres provinces, la situation semble moins grave au plan statistique parce que les enquêteurs ne posent pas de questions sur le jeu si personne n’en fait mention. Le coroner en chef de l’Ontario a toutefois déclaré en novembre que les suicides liés au problème de jeu dans les casinos atteindront en 2004 un niveau sans égal dans cette province.

On ne dispose d’aucune statistique nationale sur les suicides et les tentatives de suicide liés à la dépendance au jeu. Ce manque de statistiques est en partie attribuable au fait qu’elles sont très difficiles à recueillir. Les personnes qui font enquête sur un incident ou qui y répondent écartent parfois le jeu comme piste. Même si de tels rapports deviendraient obligatoires, les joueurs compulsifs et leurs proches pourraient néanmoins cacher leur problème en raison des sentiments de honte et de culpabilité.

Selon un rapport de 1996 du Conseil national du bien-être social au Canada du gouvernement fédéral :

  • Les tentatives de suicide sont beaucoup plus fréquentes chez les joueurs pathologiques que chez les autres membres de la population.
  • Le taux de tentatives de suicide est plus élevé chez les joueurs pathologiques que chez les gens ayant d'autres dépendances.
  • Les joueurs compulsifs ont souvent d’autres problèmes de dépendances, telles que l’alcool et les drogues.
  • Les joueurs compulsifs et pathologiques ont tendance à être jeunes (moins de 30 ans).
  • Une étude effectuée au Québec auprès d'étudiants de niveau collégial indique que 26,8 % des joueurs pathologiques avaient tenté de se suicider, en comparaison avec 7,2 % des étudiants collégiaux qui n'avaient pas de problèmes de jeu.
  • Parmi un échantillon des membres de l'association américaine Joueurs anonymes, 48 % avaient envisagé le suicide et 13 % avaient tenté de se suicider.

Une étude ontarienne réalisée en 2001 a révélé que 3,8 % des personnes qui avaient joué à des jeux de hasard au cours de la dernière année, ou environ 340 000 personnes, avaient des problèmes de jeu modérés ou graves. Sept pour cent des jeunes adultes ontariens (18 à 24 ans) ont déclaré avoir des problèmes de jeu – près de deux fois plus que pour la population en général. Chez les joueurs ayant de graves problèmes, 6,1 % ont envisagé le suicide.

Le jeu le plus dangereux

Les appareils de loterie vidéo (ALV) sont aux jeux de hasard ce que le crack est à la drogue. Les machines de jeux de hasard électroniques sont probablement la forme de jeu qui rend le plus dépendant jamais inventée. Leurs couleurs, leurs lumières et les sons qu’elles émettent peuvent amener les joueurs normaux à gager de plus en plus rapidement jusqu’à ce qu’ils deviennent des accros. Un joueur normal peut devenir un accro des appareils de loterie vidéo en un an seulement, alors qu’il faut près de quatre ans pour devenir dépendant des autres formes de jeu, telles que les courses de chevaux, les paris sportifs et le vingt-et-un.

Les appareils de loterie vidéo sont la plus importante source de recettes pour les gouvernements au niveau des recettes tirées du jeu. Les joueurs compulsifs comptent pour 60 % des recettes que génèrent ces appareils. Les machines à sous connaissent par ailleurs une très grande popularité dans les casinos et les hippodromes, de même que dans les bars, les restaurants, les salles de quilles, les salles de billard et autres établissements où on retrouve des activités s’adressant aux jeunes.

Quelques propriétaires de bar se sont départis de leurs machines de jeux de hasard électroniques, source très lucrative de recettes, après que certains clients devenus joueurs compulsifs s’étaient enlevés la vie. Certaines collectivités ont même ordonné que les appareils de loterie vidéo soient bannis.

Des mesures de prévention

Les gouvernements provinciaux et territoriaux sont de plus en plus dépendants des recettes tirées des jeux de hasard. Ils font de la pub sur leurs casinos, loteries et loteries instantanées comme une façon de s’amuser et de devenir très riche. Mais ce qui est ironique dans tout cela, c’est qu’ils font également fonction d’organismes de réglementation.

Les provinces et territoires devraient se prêter à une analyse honnête et en profondeur. Ils devraient par la suite essayer de se doter de systèmes pour recueillir tous les renseignements nécessaires. Combien les joueurs compulsifs génèrent-ils en revenus ? (En 2003, seulement 4,8 % des joueurs ont généré 35 % des recettes tirées des jeux de hasard en Ontario.) Quels sont les problèmes et les dangers qui accompagnent l’essor des jeux de hasard ? Quels en sont les coûts directs et indirects ?

Plusieurs stratégies de prévention ont été proposées, dont certaines pourraient être instaurées à court terme et d’autres à long terme. Toutes ces stratégies risquent de se traduire par des pertes de profits au détriment de la population. Les points suivants sont proposés comme points de départ :

La publicité : Les pubs des gouvernements sur les jeux de hasard devraient seulement être diffusées durant les émissions pour adultes. On devrait aussi contrer leurs effets néfastes en diffusant des pubs sur les lignes d’écoute sur le jeu et les dangers que comporte le jeu compulsif. Certains soutiennent même que les pubs faisant la promotion des jeux de hasard devraient être bannies.

Les machines de jeux de hasard électroniques : Réduisez la cadence de ces machines, en indiquant aux joueurs combien de temps ils ont joué et les montants qu’ils ont perdus. Fixez une limite sur le nombre de fois qu’on peut jouer sur une machine. Diffusez un numéro de téléphone d’une ligne d’écoute sur le jeu et des mises en garde sur le danger de la dépendance ; faites apparaître ces messages sur les écrans qui ne sont pas utilisés. Réduisez l’accès aux ALV et installez ces appareils loin des endroits pour les jeunes.

Les cartes intelligentes : Dans de nombreux casinos, les joueurs reçoivent une carte qui enregistre tous les jeux auxquels ils ont joué et qui verse des récompenses. Programmer dans la carte le nombre de fois qu’un joueur peut perdre ; cette limite pourrait être fixée par le joueur, l’établissement et/ou le gouvernement. Une fois la limite atteinte, les privilèges de jeux devraient être coupés jusqu’à ce que le joueur se soit conformé à des critères déterminés à l’avance.

Les heures d’ouverture : Les casinos sont ouverts 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Le fait que ces jeux soient accessibles à toute heure de la nuit constitue une invitation à laquelle le joueur pathologique peine pour résister. Les conducteurs accablés par la fatigue après avoir joué jusqu’aux petites heures du matin (souvent sous l’emprise de l’alcool) posent un danger sur la route. Fermer les casinos la nuit permettrait de protéger les joueurs qui sont les plus à risque.

La propriété : Les jeux de hasard sont régis par les gouvernements qui dépendent des recettes qu’ils génèrent. Le plus important défi consiste donc à éliminer ce conflit d’intérêts on ne peut plus manifeste.

En 1969, certaines formes de jeux de hasard ont été légalisées au Canada. En 1985, le gouvernement fédéral céda le pouvoir en matière de jeux de hasard aux provinces et territoires. Depuis vingt ans, les jeux de hasard permettent aux gouvernements à court d’argent d’engranger des sommes colossales d’argent.

Le Conseil canadien de la sécurité croit qu’il faudrait adopter sur-le-champ des stratégies visant à réduire les décès, blessures et autres dommages attribuables à l’essor des jeux de hasard. Quant aux autres problèmes sur le plan de la sécurité, il n’y a aucune recette magique. Il faudrait un ensemble de mesures : la sensibilisation de la population, usage préventif de la technologie, de programmes de consultation et de traitement, des règlements bien appliqués — et avant tout, un ferme engagement social de prévenir la dépendance.